L’idée de cet article m’est venue il y a quelques jours, pendant le visionnage de Sirāt, un long-métrage hypnotique et nihiliste qui divise autant qu’il interpelle. Face à sa scène d’ouverture, une fête dans le désert marocain, j’ai immédiatement pensé à ce fait divers historique de 1518, lors duquel une épidémie de danse s’est emparée de Strasbourg. Puis, par association d’idées, mon esprit a vogué vers un autre long-métrage, à savoir l’adaptation de Suspiria, chef d’œuvre de Dario Argento, par Luca Guadagnino (tiens donc, un réal’ dont je vous ai déjà parlé ici). Partout la danse, partout la transe. Et un territoire ambigu où le corps échappe à la raison et rejoint une expérience collective proche du rite.
Sirāt : entre extase et perte de contrôle
Dans Sirāt, Oliver Laxe filme la marge, les routes poussiéreuses et les rassemblements techno perdus dans des paysages arides. La danse y devient une expérience physique totale. Sous les basses répétitives, les corps s’abandonnent au rythme jusqu’à la transe. Il ne s’agit plus de performance mais d’abandon : une manière de se dissoudre dans le groupe, dans la nuit et dans la musique. Le film capte ces moments suspendus où la danse agit presque comme une quête spirituelle. Les visages se ferment, les gestes deviennent instinctifs, et le temps semble se dilater. Dans ces fêtes improvisées, loin des villes et des règles, la transe devient une façon de tenir debout dans un monde incertain. Sirāt observe cette communauté éphémère avec une attention presque documentaire, comme si la danse révélait une forme contemporaine de rituel.

1518 : quand Strasbourg s’est mise à danser
L’été 1518 à Strasbourg reste l’un des épisodes les plus mystérieux de l’histoire européenne. Tout commence lorsqu’une femme se met à danser dans la rue, sans musique ni raison apparente. Peu à peu, d’autres habitants la rejoignent. En quelques jours, des dizaines de personnes dansent sans pouvoir s’arrêter, parfois jusqu’à l’épuisement. Les chroniques de l’époque racontent des corps agités de mouvements incontrôlables, comme saisis par une force invisible. Les autorités, désemparées, pensent alors qu’il faut laisser les danseurs continuer pour évacuer le mal. Aujourd’hui encore, les historiens s’interrogent, hésitant entre hystérie collective, crise sociale ou phénomène psychosomatique. Quoi qu’il en soit, cette étrange épidémie rappelle à quel point la danse peut aussi surgir là où on ne l’attend pas : comme une décharge physique et collective face à l’angoisse du monde. Retrouvez ce passionnant documentaire sur le site d’Arte.

Suspiria : la danse comme rituel
Dans sa relecture du classique de Dario Argento, le réalisateur Luca Guadagnino transforme Suspiria en une expérience sensorielle et presque mystique. L’action se déroule dans un Berlin divisé, au cœur d’une école de danse contemporaine où chaque répétition ressemble à un rituel. Les chorégraphies, puissantes voire violentes, font du corps un véritable instrument d’invocation. Les danseuses frappent le sol, tordent leurs membres, respirent à l’unisson : la danse se meut en force primitive capable d’influencer le réel. Guadagnino filme ces mouvements avec une intensité hypnotique, comme si chaque geste participait à une cérémonie secrète. Ici, la danse n’est plus seulement une discipline artistique mais un langage ancien, charnel et mystérieux. Un territoire où l’esthétique rencontre l’occulte et où la beauté du mouvement peut soudain basculer dans quelque chose de profondément inquiétant

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